Comment définir la santé mentale aujourd’hui ?
Introduction
Jamais nous n’avons autant parlé de “santé mentale” : campagnes de prévention, podcasts, réseaux sociaux, journées mondiales… Et, dans le même temps, jamais le terme n’a semblé aussi flou.
Que met-on réellement derrière ces mots ? De quoi parle-t-on quand on parle de “bonne santé mentale” ? Et surtout : qui décide de ce que cela signifie ?
Récemment, un projet d’amendement visant à exclure les approches psychanalytiques des financements publics dans le champ de la santé mentale a été mis sur la table — avant d’être finalement rejeté.
Cet épisode politique, passé relativement inaperçu du grand public, révèle pourtant quelque chose de profond : la tentation de réduire la santé mentale à des approches normatives, mesurables, compatibles avec les logiques de performance, d’efficacité et de gestion.
Cette tentative d’éviction n’est pas seulement un débat technique entre professionnels : elle montre un glissement idéologique où certaines façons de comprendre la souffrance psychique deviennent “acceptables”, tandis que d’autres sont considérées comme “déviantes”, “non rentables” ou “non conformes”.
À partir de là, une question centrale émerge — La santé mentale, c’est quoi, exactement ? Comment la définir dans une société qui oscille entre injonctions au bien-être, pathologisation du moindre malaise et volonté politique de contrôler les discours légitimes sur la psyché ?
La santé mentale, c'est quoi ?
On parle beaucoup de santé mentale aujourd’hui, mais savons-nous vraiment ce que ce terme signifie ? Cette première partie explore les définitions qui influencent notre regard. »
1.1. La définition institutionnelle (OMS)
Selon l’OMS, la santé mentale est un “état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’apporter une contribution à la communauté”.
Cette définition, très centrée sur l’efficacité et la participation sociale, implique que l’individu doit être en “bonne santé mentale” pour être productif et utile à la collectivité. Le bien-être y apparaît avant tout comme une condition du bon fonctionnement économique et social.
Dans cette perspective, des troubles comme la dépression sont décrits moins comme des expériences subjectives de souffrance que comme des “incapacités”. La dimension normative de cette approche est frappante : elle associe santé mentale, performance et conformité aux attentes du système social.
Cette vision institutionnelle normative et orientée vers la productivité ne suffit cependant pas à saisir la complexité de la santé mentale. Les approches cliniques et historiques, plus attentives au vécu et au contexte, offrent un autre éclairage.
1.2. Une notion façonnée par son époque
Si la définition institutionnelle semble neutre, elle est en réalité profondément marquée par le contexte socio-politique dans lequel elle a émergé.
Depuis les années 2000, la santé mentale est de plus en plus pensée à travers le prisme du bien-être, de la performance personnelle et de l’aptitude à rester « fonctionnel » dans un monde qui évolue vite.
Dans cette perspective, la santé mentale apparaît presque comme une ressource individuelle que chacun devrait optimiser.
Or, cela laisse entendre que « bien aller » serait principalement une question d’effort personnel, alors que nos états psychiques sont, en réalité, le reflet de déterminants multiples : histoire familiale, violences, conditions de vie, précarité, environnement, culture…
Ce glissement produit une limite majeure : il invisibilise la dimension sociale et relationnelle de la santé mentale, en la réduisant à une capacité à gérer seul sa « résilience ».
1.3. Une vision qui oublie la souffrance et sa fonction
Dans cette approche centrée sur le bien-être et la performance, la souffrance psychique est souvent présentée comme un problème à corriger, un obstacle à l’efficacité, plutôt qu’un signal ou un message porteur de sens.
Pourtant, les manifestations psychiques — anxiété, dépression, irritabilité, repli — ne sont pas que des « troubles » à éliminer.
Elles sont aussi l’expression d’un vécu, d’une histoire, parfois d’une injustice ou d’un conflit intérieur.
En ne considérant la souffrance que comme une altération du fonctionnement, le discours dominant tend à :
dépolitiser et décontextualiser les expériences humaines,
minimiser la part de l’environnement dans la souffrance,
renforcer l’idée que « quelque chose ne va pas chez l’individu ».
C’est ce glissement — de la souffrance comme expérience humaine à la souffrance comme dysfonctionnement — qui prépare tout le questionnement de la suite :
Dans quelle mesure la santé mentale, telle qu’elle est pensée aujourd’hui, devient-elle une injonction plus qu’un soutien ?
II. L’injonction à la santé mentale : la société du bien-être
La santé mentale, devenue omniprésente dans l’espace public, est désormais présentée comme une responsabilité individuelle. Il s’agirait de « prendre soin de soi », de maintenir un équilibre émotionnel, d’être résilient, performant et capable de faire face sans jamais vaciller.
Cette valorisation du bien-être permanent s’inscrit dans un mouvement plus large : une société où l’individu est sommé d’aller bien pour rester productif, adaptable, utile.
Ce glissement transforme la santé mentale en objectif à atteindre, presque en norme sociale. Ne pas aller bien devient alors une forme d’échec personnel, plutôt qu’un signe de souffrance ou le résultat d’un contexte de vie difficile.
2.1 Le boom du "bien-être" : se sentir bien devient une obligation
L’injonction à la santé mentale repose sur une idée simple : si vous n’allez pas bien, vous n’avez qu’à “travailler sur vous”.
Ainsi, le mal-être est souvent présenté comme un manque d’outils, de volonté, de discipline – oubliant que la souffrance psychique est toujours prise dans une histoire, un environnement, des relations, des événements parfois traumatiques.
Ce discours, très présent dans les médias, les entreprises et certains discours institutionnels, met l'accent sur des solutions rapides : méditation, productivité raisonnée, applications de bien-être, conseils de développement personnel.
Ces outils peuvent être utiles, bien sûr, mais deviennent problématiques lorsqu’ils servent à masquer l’expérience subjective, ou à rendre l’individu seul responsable de son état.
Dans cette logique, la souffrance n’est plus entendue ; elle est à corriger.
Le sujet n’est plus interrogé ; il est à optimiser.
Ce regard contribue à isoler davantage celles et ceux qui traversent un moment difficile, et à réduire la santé mentale à un ensemble d’indicateurs mesurables, là où elle devrait demeurer une question profondément humaine.
2.2. Pathologisation du moindre malaise
Avec l’avènement du célèbre DSM — le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux — le moindre malaise tend aujourd’hui à être considéré comme un trouble. Tout y est classé, quantifié, normé.
Anxiété, dépression, phobie sociale… Le DSM-5 recense désormais plus de 400 catégories. Mais trouble par rapport à quoi, et surtout, pour qui ?
Dans ce contexte, beaucoup de patients s’inquiètent très vite de leur santé mentale au moindre signe d’émotion « trop » intense, d’une tristesse qui ne passerait pas assez vite, ou d’un moment de fatigue qui semble inhabituel. Le regard se tourne vers le symptôme plutôt que vers le contexte dans lequel il émerge.
Les troubles neurodéveloppementaux, en particulier, n’ont jamais été autant mis en avant. Une émotion vive devient « hypersensibilité », une difficulté d’attention devient « TDAH », une lassitude professionnelle devient nécessairement « burnout ». Les étiquettes se multiplient, parfois au détriment d’une véritable compréhension de ce qui se joue pour la personne.
Bien sûr, il ne s’agit pas de rejeter les diagnostics : lorsqu’ils sont posés avec rigueur, ils peuvent véritablement aider quelqu’un à avancer, à comprendre son fonctionnement, à mieux se repérer. Mais il existe aussi des diagnostics plus rapides, plus « sauvages », souvent délivrés pour rassurer immédiatement l’angoisse de l’inconnu (qu’elle vienne du patient ou du thérapeute !) Ils donnent un nom, mais pas un sens.
Comme le dit Roland Gori : « Aucun sens n’est mis sur la souffrance psychique qui est en jeu ; le diagnostic ne tient qu’en une phrase : “Vous êtes TDAH.” Et la solution en une deuxième : “Je vous prescris de la Ritaline.” »
Cette manière de réduire la complexité humaine à un code diagnostique interroge. Elle participe à une vision où la souffrance doit être corrigée, plutôt que comprise.
2.3. Une souffrance qui n’entre plus dans le cadre
Dans une société où tout doit être performant, lisible et mesurable, la souffrance psychique dérange. Elle déborde, elle ralentit, elle questionne. Alors, pour la contenir, on la range : dans une case, un code, un protocole.
Ce mouvement crée l’illusion de maîtriser ce qui, par essence, échappe.
Mais réduire la complexité d’une existence à un diagnostic revient souvent à évacuer l’histoire, le vécu, les liens, là où se loge pourtant l’origine de la souffrance.
C’est ainsi que la santé mentale glisse peu à peu vers une logique de régulation, plutôt que d’écoute et de compréhension.
Face à ces tentatives de normativation, une question demeure : que devient la souffrance lorsqu’on cesse de l’écouter pour seulement la classer ?
Car la détresse psychique n’est pas qu’un dysfonctionnement à éliminer ; elle est souvent le signe d’un déséquilibre, d’un conflit intérieur, d’un événement qui demande à être accueilli plutôt qu’effacé.
Mettre du sens sur ce qui nous traverse, c’est redonner une dignité à l’expérience humaine.
C’est reconnaître que la souffrance — même lorsqu’elle bouscule — peut être un point d’appui, une étape de transformation, un appel à réorganiser sa vie, ses relations, son rapport au monde.
C’est à partir de cette perspective, plus humaine et moins normative, que s’ouvre la dernière partie : et si nous changions véritablement de regard sur la santé mentale ?
III. Redonner du sens à la santé mentale; et si on changeait de regard ?
Face à ces constats, il devient nécéssaire de proposer une autre approche. Rappeller qu’autre chose est possible; une vision de la santé mentale qui redonne du sens, du pouvoir d’agir et de l’espace au sujet. Il s’agit de sortir d’une logique de performance ou de contrôle pour revenir à l’expérience intime de chaque personne. Une approche qui accueille la souffrance non comme un défaut à corriger, mais comme un message à entendre, un mouvement intérieur à décrypter.
3.1. Remettre le vécu subjectif au centre
Lorsqu’on parle de « santé mentale », on imagine souvent un état à atteindre : une forme d’équilibre, de stabilité, de bonne gestion de soi. Mais cette vision très normative — largement diffusée par les institutions, les politiques publiques et le DSM — risque de réduire l’humain à des critères de performance émotionnelle.
Pourtant, la santé mentale ne peut se résumer à une absence de symptômes ou à une capacité à « fonctionner ».
Elle devrait d’abord commencer par une écoute du vécu singulier.
Avant de poser un diagnostic — ou même d’employer un terme comme « trouble » — une question fondamentale devrait précéder toute démarche clinique :
qu’est-ce que la personne ressent, traverse, tente de dire à travers ce qu’elle vit ?
Un comportement, une émotion intense ou une particularité peuvent entrer dans les catégories du DSM-5, mais cela ne suffit pas à en faire une pathologie.
La souffrance n’est pas dans la définition, elle est dans l’expérience intime.
Ce qui compte, ce n’est pas de s’écarter d’une norme statistique, mais l’impact réel sur la vie du sujet.
Rappeler cela, c’est déjà déplacer ce qu’on entend par « santé mentale ».
Ce n’est pas un état fixe, ni un idéal de bien-être permanent : c’est un processus, un mouvement, un dialogue entre soi et ce que l’on traverse.
Il existe un continuum entre ce qu’on appelle « normal » et « pathologique ».
La frontière fluctue avec l’histoire de chacun, ses ressources, son contexte, son lien aux autres. C’est pourquoi le langage que l’on choisit a un rôle essentiel : il peut éclairer ou enfermer.
Nommer quelque chose « trouble », c’est déjà lui attribuer une signification sociale, une charge symbolique qui peut écraser la nuance.
Sans nier l’utilité des diagnostics — qui, bien posés, peuvent soulager et orienter — il reste crucial de se demander :
Pour qui est-ce un “trouble” ?
Comment cela affecte-t-il réellement la vie de la personne ?
De quoi ce symptôme est-il peut-être la tentative de dire quelque chose ?
Car, au fond, repenser la santé mentale, c’est accepter ceci : un diagnostic n’est jamais un résumé de la personne.
On peut vivre avec des vulnérabilités, des intensités, des oscillations émotionnelles… sans être réduit à elles. La santé mentale n’est pas l’effacement des singularités : elle est la possibilité de les accueillir, de les comprendre, de leur donner sens.
3.2. Pourquoi nos symptômes ont du sens : une autre façon d’aborder la santé mentale
Dans une société qui valorise la performance émotionnelle — être stable, productif, positif — la souffrance est souvent perçue comme un dysfonctionnement. Une gêne à éliminer rapidement. Pourtant, la souffrance psychique n’est pas un « bug » : elle est un signal, un langage à part entière.
Une anxiété soudaine, une tristesse persistante, une perte d’envie… Ces manifestations ne surgissent jamais sans raison. Elles disent quelque chose d’un contexte, d’une histoire, d’un conflit intérieur. Elles révèlent souvent un décalage entre ce que l’on vit et ce dont on aurait besoin.
Elles sont parfois la seule manière qu’a le psychisme d’appeler à l’aide lorsque les mots manquent.
Et surtout : ce que l’on appelle un “symptôme” aujourd’hui est souvent, en réalité, une tentative de guérison.
C’est une adaptation, parfois maladroite mais profondément humaine, à un environnement qui a été — à un moment donné — trop dur, trop exigeant, trop insécurisant.
Le symptôme protège, compense, maintient un équilibre interne lorsque plus rien d’autre n’est possible.
Chercher à faire taire trop vite ce signal — par une étiquette ou une injonction au « mieux-être » — revient à couper le fil d’une compréhension possible.
À l’inverse, reconnaître la souffrance comme une invitation à l’écoute ouvre un espace de transformation :
La question n’est donc pas : « Comment supprimer ce qui me fait mal ? » mais plutôt : « Que cherche-t-elle à me dire ? Qu’essaye-t-elle de préserver ? De quoi est-elle la trace ? ». La souffrance n’est pas l’ennemie de la santé mentale. Elle en est souvent la porte d’entrée.
3.3. Pour une approche plus humaine…
Face à une vision de la santé mentale de plus en plus centrée sur l’efficacité, la performance et la normalisation des comportements, il devient essentiel de rappeler la place du sens, du vécu et de l’histoire singulière de chacun.
Les approches psychanalytiques ont apporté — et continuent d’apporter — une perspective fondamentale :
celle qui considère la souffrance comme un message, le symptôme comme un compromis psychique, et la rencontre thérapeutique comme un espace où se déploie une parole qui transforme.
Elles rappellent que tout être humain porte une histoire, des conflits internes, des traces inconscientes qui méritent d’être explorés avec délicatesse.
À côté de cela, les approches comportementales et cognitives (TCC, ACT, etc.) offrent des outils concrets, parfois très utiles pour apaiser des symptômes envahissants ou retrouver un fonctionnement plus confortable au quotidien. Elles apportent des stratégies, là où l'analyse apporte de la profondeur. Ces démarches ne sont pas opposées : elles sont complémentaires.
Le danger, en revanche, serait de réduire la santé mentale à un seul modèle — trop médicalisé, trop normatif, ou trop « rentable » — en évacuant la dimension subjective et relationnelle de la souffrance. Préserver une véritable diversité d’approches dans le champ de la santé mentale, c’est garantir que chacun puisse trouver un espace adapté à son histoire, à son rythme et à sa manière de comprendre ce qu’il traverse.
Une santé mentale humaine ne cherche pas à faire taire trop vite.
Elle soutient, elle écoute, elle accompagne.
Elle ouvre la voie à une transformation authentique, parce qu’elle accueille la complexité du psychisme — plutôt que de la simplifier.
Conclusion — Vers une santé mentale qui libère plutôt qu’elle ne contraint
Remettre la santé mentale au centre des débats, c’est permettre aux personnes en souffrance de reprendre du pouvoir sur ce qu’elles vivent. Une approche qui libère ne vise pas à enfermer dans des catégories, mais à offrir des repères pour mieux comprendre son psychisme et se sentir acteur de sa propre trajectoire.
La psychoéducation joue ici un rôle précieux : non pas expliquer l’humain par des cases, mais éclairer ses réactions, donner du sens aux émotions et reconnaître que ce que l’on appelle « symptôme » est souvent une tentative d’adaptation face à un environnement difficile. Il ne s’agit ni de juger, ni de pathologiser trop vite, mais d’accueillir les états internes avec humanité.
S’orienter vers une santé mentale plus libre, c’est défendre une vision qui voit l’individu avant le diagnostic, la singularité avant la norme. Une vision qui reconnaît la valeur humaine de la souffrance, sa dimension parfois transformante, et la nécessité de la considérer plutôt que de la réduire.
Comme le rappelait François Tosquelles : « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie c’est l’homme même qui disparaît. »